Grand témoin

« La mise en perspective d’une donnée factuelle, de nature économique, sociale ou démographique, dans le temps et dans l’espace, est un puissant correcteur de préjugé. »

Jérôme FILIPPINI
Préfet du département de l’Eure en région Normandie

Selon vous, le portrait social et économique de la France proposé par la statistique publique permet-il de comprendre les mouvements sociaux que nous traversons ?

La lecture des travaux de l’Insee est pour moi, depuis longtemps, une source de culture générale et de compréhension des enjeux de mon pays.
La mise en perspective d’une donnée factuelle, de nature économique, sociale ou démographique, dans le temps et dans l’espace, est un puissant correcteur de préjugé. Rien de plus facile en effet que de se fier à la « température ressentie », et de se réjouir ou de se désoler d’une situation observée, avec l’impression que cette situation s’améliore ou au contraire qu’elle se dégrade. Chacun puise alors dans ses préjugés et dans son tempérament pour affirmer que « ça va mieux »  ou au contraire que « c’était mieux avant ». Seule l’observation et la lecture de séries statistiques longues et comparables peuvent nous aider à corriger cette facilité du ressenti.
C’est tout l’intérêt des analyses comparatives, dans le temps mais aussi dans l’espace, et des cartographies associées.
Si l’on prend la peine de reprendre de façon cursive plusieurs portraits annuels de la France par l’Insee, il est frappant d’y lire plusieurs tendances qui préparent, sinon expliquent, une partie des lignes de force qui travaillent notre pays aujourd’hui : la démographie et l’évolution du modèle familial, avec l’impact des décohabitations, de la monoparentalité et recompositions familiales sur le revenu des foyers ; le creusement des inégalités de revenu au cours des trente dernières années, malgré la force égalisatrice de la redistribution sociale et fiscale ; l’hétérogénéité des dynamiques de peuplement et de revenu entre les différentes régions françaises, avec l’indice d’une fracturation des dynamiques qui « font la nation » ; enfin la question des mobilités résidentielles et professionnelles, qui révèle moins une réticence à la mobilité que des freins concrets à celle-ci.

Il faut bien sûr cependant se garder des illusions rétrospectives : s’il suffisait de lire dans le marc de café de la statistique pour mieux prédire et mieux gouverner, cela se saurait. Mais, encore une fois, prendre du recul en jetant un regard plus large sur une série temporelle ou en comparant la situation d’un territoire à celle des territoires voisins, cela permet de corriger les fausses impression du « hic et nunc ».

En quoi les informations produites localement par l’Insee vous aident à prendre les bonnes décisions pour les habitants d’une région ?

La statistique, c’est la « science de l’Etat ». En termes technologiques, je dirais que c’est la « vision augmentée du décideur public ». Avec quelques données statistiques commentées et interprétées, le décideur public voit plus clair et plus loin. Depuis que je suis revenu sur le terrain, je suis un consommateur assidu des notes de tendance et d’analyse que produit la direction régionale de l’Insee !
Préfet du Lot pendant ces dernières années, j’ai beaucoup apprécié les éclairages apportés, au début de chaque « comité de l’administration régionale » (CAR), par la directrice régionale d’Occitanie qui, quel que soit le thème (l’éducation, l’agriculture, la santé ou l’environnement), nous livrait deux ou trois enseignements clefs à tirer des séries statistiques comparatives. Et j’ai aussi été très friand des jeux de données que la direction régionale était capable de donner à chacun des préfets de département.
Préfet de l’Eure depuis quelques semaines, j’ai d’ores et déjà pu tirer profit de quelques notes et analyses produites par la direction régionale de Normandie, par exemple sur la dynamique de l’emploi, ou sur la situation du commerce dans les agglomérations et les coeurs de ville.
La lecture de ces travaux permet bien sûr d’alimenter nos dossiers permanents, et de fiabiliser les données présentées à l’appui des décisions. Elle constitue également un gisement d’arguments pour nos prises de parole : pendant les mouvements sociaux des deux dernières années, il m’est arrivé assez souvent de m’appuyer sur les données de l’Insee relatives à la dispersion des revenus et à l’impact de la redistribution, pour corriger l’impression exprimée par certains de mes interlocuteurs selon laquelle « tout allait mal », « les inégalités n’étaient pas corrigées » ou encore « la présence des services publics ne cessait de reculer ».
Car les données de l’Insee, si elles ne dissimulent pas ce qui va mal, éclairent aussi des situations disparates d’un territoire à l’autre. Pour le décideur public, c’est important de pouvoir mettre en perspective en comparant le territoire dont il a la responsabilité avec les territoires voisins ou similaires. Il a ainsi le loisir de se demander comment font d’autres territoires pour mieux réussir sur le front de l’emploi, du développement économique ou de la correction des inégalités. Mais il peut aussi parfois découvrir que son territoire est en pointe dans des domaines peu connus ou mal valorisés par les acteurs locaux eux-mêmes.

L’organisation des élections européennes de 2019 a pour la première fois recouru au fichier électoral unique, quelle expérience en retirez-vous ?

Du recours au fichier électoral unique en 2019, je retire, pour le département dans lequel je me trouvais, une expérience tout à fait sereine. Nous n’avons connu, au-delà de quelques interrogations individuelles, aucune difficulté massive ni insoluble. Je suppose que c’était l’indice local d’une performance plus globale que je ne sais pas mesurer.

Courte bio

Ancien élève de l’école normale supérieure et de l’école nationale d’administration, Jérôme Filippini est un haut fonctionnaire français. Son parcours a commencé dans l’audit à la Cour des comptes et s’est poursuivi dans les métiers de la gestion, de la transformation publique et de l’opérationnel, au sein du ministère de l’Intérieur (préfectures, police), du ministère de la Justice (administration pénitentiaire) et des services du Premier ministre (réforme de l’Etat). Il a notamment créé la DISIC en 2011 et le SGMAP en 2012. Secrétaire général de la Cour des comptes de 2013 à 2017, puis préfet du Lot jusqu’en février dernier, il est aujourd’hui préfet du département de l’Eure en région Normandie.

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