Grand témoin

« L’Insee a ouvert la voie à la publication d’estimations du repli d’activité par d’autres instituts nationaux de statistique »

L’Insee a livré le 26 mars 2020 une estimation du repli de l’activité. En quoi cette publication a-t-elle été marquante ?

La crise que nous traversons est, par des bien des aspects, exceptionnelle. À son déclenchement, nous ne disposions d’aucun point de référence pour comprendre son impact sur les entreprises, sur les ménages et sur l’emploi. À peu près au même moment que l’Insee, nous avons pris, à l’OCDE, la décision de fournir également une estimation du repli d’activité. Mais, bien évidemment, le chiffre livré par l’Insee a été établi sur la base de données produites à haute fréquence et d’un ensemble de sources qui n’étaient pas toutes publiques et auxquelles nous n’avions pas accès. Cette publication du 26 mars a donc été à la fois utile au gouvernement français pour qu’il calibre ses réponses à la crise en matière de politique économique mais également très porteuse pour des institutions comme la nôtre car elle nous a permis de partager les bonnes pratiques auprès des autres instituts nationaux de statistique (INS). L’Insee a été le premier à tenter l’exercice et il a ouvert la voie à la publication d’estimations du même type par d’autres INS.

Laurence Boone

Laurence BOONE,
Chef économiste de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Biographie

Laurence Boone a occupé différents postes dans le conseil et l’analyse économique pour des acteurs privés comme publics. Elle a notamment été chef économiste de Barclays Capital France, directrice générale des Études économiques européennes à Bank of America Merrill Lynch et chef économiste du Groupe Axa. De 2014 à 2016, elle est conseillère spéciale pour les affaires économiques et financières multilatérales et européennes auprès de la Présidence de la République française. Laurence Boone est chef économiste de l’OCDE depuis 2018. Elle dirige le départe- ment des Affaires économiques qui compte 182 personnes et produit notamment les Perspectives économiques de l’OCDE ainsi qu’un large éventail d’analyses et de recommandations pour l’action publique.

L’année 2020 a été rythmée par des évolutions rapides et parfois inattendues de l’épidémie ainsi que des mesures visant à la contenir. Dans ce contexte d’incertitude radicale, comment travaille une ou un conjoncturiste ?

Notre travail repose à la fois sur des données mais aussi sur des capacités à modéliser, autrement dit à bâtir des scénarios pour tenter d’anticiper ce qui pourrait se passer. Pour ce qui est des données, la crise a été concomitante avec une révolution numérique qui affecte autant l’économie en tant que système que l’économie en tant que discipline. Pour la première fois, nous avons été nombreux à mobiliser des données à haute fréquence pour comprendre ce qui se passait en temps réel ou presque. Je pense notamment aux données de mobilité que l’Insee, la Banque d’Angleterre et l’OCDE ont utilisé mais aussi aux données anonymisées de carte bancaire. Ces données nous ont permis, je crois, d’affiner nos diagnostics. Au-delà des données, cette période de grande incertitude nous a forcé à l’humilité en tant qu’économistes. Plutôt que d’affirmer avec autorité « c’est le scénario A et lui seul qui va se produire », nous avons eu la prudence de proposer un éventail de scénarios probables. Notre objectif a été d’encadrer les possibles et, à l’Insee, à l’OCDE comme ailleurs, ce travail a été plutôt bien mené.

« Cette période de grande incertitude nous a forcé à l’humilité en tant qu’économistes »

Dans leurs missions d’éclairer le débat public et la prise de décision politique par la production et la diffusion de données sur la société et l’économie, en quoi l’OCDE et l’Insee sont-ils complémentaires ?

Le travail du département des statistiques de l’OCDE repose intégralement sur les données produites par les INS de nos pays membres, dont l’Insee. Collecter par nous-mêmes des données qui l’ont déjà été par d’autres institutions n’aurait aucun sens. Notre rôle est davantage de comprendre les méthodes et procédures de chaque INS pour harmoniser en aval. Agréger des données et les rendre comparables, c’est vraiment le cœur de notre métier. Les échanges entre l’Insee et certaines équipes de l’OCDE sont très réguliers. Dans mon département des affaires économiques, les experts du bureau « France » sont en lien direct avec leurs homologues de l’Insee non seulement pour la mise à disposition des données mais également pour confronter leurs résultats d’analyse. Il en va de même pour l’ensemble des thématiques à propos desquelles l’OCDE produit de l’expertise, de l’emploi à l’éducation en passant par la santé.

« L’Insee a ouvert la voie à la publication d’estimations du repli d’activité par d’autres instituts nationaux de statistique »

En matière de comparabilité internationale des données, quels sont les défis à relever dans les années à venir ?

J’en identifie au moins trois. Le premier à trait à ces nouvelles données que je qualifierais de « microéconomiques » en ce qu’elles nous renseignent sur les comportements individuels des acteurs économiques, qu’ils soient consommateurs, entrepreneurs ou salariés. Le recours à ces données pendant la crise a généré un saut qualitatif majeur. Mais il va nous falloir mieux les maîtriser, notamment analyser leur complémentarité avec les données classiques. Dans l’urgence, nous avons innové et fait des choses formidables. Le temps est venu, me semble-t-il, d’un retour d’expérience.

Le deuxième défi à relever concerne l’estimation de l’activité publique. Par exemple, pour les secteurs de la santé et de l’éducation, les Britanniques ont choisi de comptabiliser les heures de soin ou d’éducation effectivement délivrées auprès des patients et des élèves. L’Insee a procédé à une estimation différente, l’Italie à une autre encore… Le résultat, c’est que les baisses de PIB pour le deuxième trimestre 2020 sont difficilement comparables entre les pays. Une coordination et une véritable discussion entre INS sur ce sujet me paraîtrait opportune.

Le troisième et dernier défi porte sur les données de santé et de décès. La simple comptabilisation des décès s’est révélée très différente d’un pays à l’autre et l’harmonisation lente et complexe. Sur ce sujet, nous avons encore des progrès à faire.

Vous qui collaborez avec de nombreux INS, quelle particularité de l’Insee relevez-vous ?

Sans flagornerie aucune, l’Insee est l’un des INS les plus innovants, les plus précis et les plus réactifs au monde. Je ne peux que me féliciter de la grande disponibilité et de la qualité des données économiques que l’Insee met à notre disposition. Dans l’Union européenne, c’est l’institut leader en termes d’innovation et de rigueur statistique.

Partagez cette page